Nous avons déjà évoqué des précédents où une critique parfaitement légitime des responsables publics a conduit à des poursuites pénales. Mais cette affaire montre que le régime est allé encore plus loin : il considère l’ordre politique actuel comme indissociable de la Russie elle-même, et même le fait d’imaginer d’autres scénarios pour l’avenir du pays devient désormais punissable. Et bien sûr, les personnes en fauteuil roulant — celles qui sont pratiquement au terme de leur vie — n’y échappent pas. Quant aux recours devant les juridictions supérieures, ils ne donnent, comme on pouvait s’y attendre, aucun résultat.

Ce qui est particulièrement révélateur ici, c’est autre chose encore : le pouvoir actuel manie les mots avec habileté, mais en vide le sens. Dans sa logique, tuer est “acceptable”, voire “nécessaire”, tandis que résister activement aux meurtres devient “mauvais” et “criminel”. Le langage est transformé en matraque : les significations sont inversées, les repères moraux déplacés, de sorte que toute dissidence ressemble à une faute. C’est précisément dans ce cadre que naissent des étiquettes comme « pacifiste militant » — sonores, commodes, mais dénuées de contenu réel. Elles n’expliquent rien ; elles servent seulement à stigmatiser.

Les détails figurent dans l’actualité ci-dessous.

Le tribunal militaire d’appel de Vlasikha, près de Moscou, a confirmé la condamnation prononcée par le 1er tribunal militaire du district oriental à l’encontre du défenseur des droits humains Mark Kuperman.

Mark Kuperman a été reconnu coupable de « justification du terrorisme » en vertu de la partie 2 de l’article 205.2 du Code pénal russe. Selon l’accusation, l’affaire repose sur le fait que, le 15 janvier 2023, il a diffusé un document intitulé « Le plan de l’Occident pour changer le régime en Russie. Occupation humanitaire », et aurait initié une discussion à ce sujet le 16 janvier. Le retraité de 86 ans, se déplaçant en fauteuil roulant, a été condamné à une amende de 500 000 roubles et à une interdiction de toute publication pendant deux ans.

Dans sa dernière déclaration, Kuperman a démontré l’inconsistance des arguments de l’accusation et a attiré l’attention sur des violations de procédure, notamment le refus injustifié du tribunal de première instance de lui permettre de s’exprimer pleinement en dernier — ce qui, selon lui, suffisait à justifier l’annulation du verdict.

Il a également demandé la restitution des documents d’une organisation publique saisis lors de la perquisition à son domicile, soulignant qu’aucun de ces documents n’avait été utilisé ni par les services de sécurité, ni par l’enquête, ni par le tribunal.

Le défenseur des droits humains a qualifié l’ensemble de la procédure de persécution pour « crimes de pensée », en contradiction directe avec les articles 29, 13, 2 et 15 de la Constitution de la Fédération de Russie.

« Je pense que des forces de l’ordre locales trop zélées ont probablement décidé de me considérer comme un pacifiste militant », a déclaré Mark Kuperman. « Et puisque les discussions libres sur l’“opération militaire spéciale” sont jugées nuisibles à ses objectifs, toute critique des autorités doit être étouffée. Mais je ne suis pas pacifiste. J’ai toujours été prêt à défendre mon pays contre une attaque, les armes à la main. »

Selon Kuperman, son activité civique persistante dérange depuis longtemps certains acteurs. Les tentatives visant à mettre fin à son travail — notamment en faveur des groupes vulnérables et pour révéler les dysfonctionnements systémiques des institutions publiques — se sont accompagnées à plusieurs reprises de menaces de sanctions personnelles. Pourtant, dit-il, sa conscience et son devoir civique ne lui ont jamais permis de renoncer aux idéaux de justice, de légalité, de dignité humaine, de démocratie et de primauté du droit.

Dans ses derniers mots, Kuperman a de nouveau exprimé l’espoir d’une fin prochaine de la guerre et en a énuméré les conséquences — des pertes humaines et des drames familiaux aux restrictions de la liberté de réunion, à la pression sur les médias indépendants, à l’inflation frappant durement les retraités, et à la déformation des notions élémentaires du bien et du mal. Il a affirmé considérer comme sa mission, tant que ses forces le lui permettront, de continuer à défendre les droits, la dignité et le bien-être des personnes et de contribuer à la restauration des fondements humanitaires de la vie publique.

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