Nous avons déjà évoqué les condamnations stupéfiantes prononcées par la justice russe, en comparant les peines infligées pour des meurtres particulièrement cruels à celles prononcées pour des actes que les autorités qualifient de crimes à motivation politique. Ces comparaisons permettent de mieux comprendre qui le système judiciaire de Poutine considère comme son véritable ennemi, comment il traite les meurtriers impitoyables et comment il traite ceux qui s’opposent à l’idéologie du pouvoir.
Nous sommes aujourd’hui face à un nouvel exemple particulièrement révélateur. Et cette fois, l’histoire est si monstrueuse que nous devons prévenir nos lecteurs : les personnes sensibles feraient mieux de ne pas lire cet article. Aux autres, nous proposons de le lire jusqu’au bout, car il ne sera pas seulement question de cruauté humaine, mais aussi de la valeur que la « justice » russe accorde à la vie humaine.
Nous sommes donc à Rostov-sur-le-Don. Un couple marié : Iakov Maïboroda, 33 ans, et son épouse Anastasia, 23 ans.
Le 28 avril 2023, ils ont tué leur propre fille, âgée de huit mois. Le tribunal a établi que les parents avaient étranglé l’enfant ensemble, puis démembré son corps, passé une partie de ses restes dans un hachoir à viande électrique, soigneusement réparti ceux-ci dans des sacs en plastique et les avaient placés dans le compartiment congélateur de leur réfrigérateur.
Oui, vous avez bien lu. Dans un hachoir à viande électrique. Leur propre fille de huit mois.
Il n’existe aucune preuve fiable que les parents aient eu l’intention de consommer les restes de leur enfant. Le tribunal a établi qu’ils avaient agi ainsi pour tenter de dissimuler les traces de leur crime. Mais la simple association d’un hachoir à viande, de sacs en plastique et d’un congélateur suscite une horreur difficile à exprimer avec des mots.
Pardonnez ces détails. Mais sans eux, il est impossible de comprendre l’ampleur de la tragédie humaine dont nous parlons.
Elle s’appelait Lenotchka. Elle n’avait que huit mois.
Sa nounou, Olga Chonova, se souvenait d’elle comme d’une enfant exceptionnellement calme et joyeuse. Elle appelait Lenotchka un véritable ange et disait qu’au cours de toutes ses années de travail auprès des enfants, elle avait rarement rencontré une petite fille comme elle. C’est cette enfant, que l’on avait encore récemment portée dans les bras, nourrie et couchée avec tendresse, dont les propres parents ont ôté la vie.
Elle ne savait pas encore parler. Elle ne pouvait raconter à personne ce qui se passait dans sa famille, se plaindre de ses parents, demander de l’aide ou se défendre.
Et voici ce qui est particulièrement effroyable : les personnes qui auraient dû la protéger de tous les dangers sont devenues ses meurtriers.
Mais revenons à la justice russe.
Le 2 octobre 2024, le tribunal régional de Rostov a condamné Iakov Maïboroda à 15 ans de colonie pénitentiaire à régime strict. Son épouse Anastasia a écopé d’une peine encore plus légère : 13 ans de colonie pénitentiaire à régime général.
15 et 13 ans ! Vous vous rendez compte ?
Pour avoir assassiné leur propre enfant de huit mois, en agissant ensemble, puis démembré son corps et tenté de dissimuler le crime.
Précisons d’ailleurs que le meurtre commis en groupe et le très jeune âge de la victime figuraient explicitement dans la qualification pénale des faits. Et les jurés ont même estimé que les deux parents méritaient l’indulgence.
Mais ce n’est pas encore la fin de l’histoire.
Après sa condamnation, le père de famille a apparemment décidé qu’il n’était finalement pas nécessaire de purger sa peine. Il a signé un contrat avec le ministère russe de la Défense et est parti combattre contre l’Ukraine.
Selon ses proches, Iakov Maïboroda a été tué au front le 3 avril 2025.
On pourrait croire que l’histoire s’arrête là. Mais non. Le 25 septembre 2026, dans la localité de Tchertkovo, dans la région de Rostov, un mémorial dédié aux militaires morts à la guerre a été inauguré en grande pompe. Les noms de 93 militaires morts lors de l’invasion russe de l’Ukraine ont été gravés sur des plaques de granit.
Parmi eux figurait celui d’Iakov Maïboroda.
Ce même père qui, avec son épouse, avait étranglé Lenotchka, âgée de huit mois, avant de participer à la destruction de ses restes.
Son nom est désormais gravé pour la postérité aux côtés de ceux d’autres militaires morts au combat. Lors de la cérémonie d’inauguration, les participants à la guerre actuelle ont été qualifiés de héros ayant donné leur vie pour la Patrie.
Voilà comment un homme qui a assassiné son propre enfant s’est retrouvé parmi les héros officiellement honorés.
Et pourtant, Maïboroda aurait pu survivre. Et qui sait ? Peut-être qu’après son retour du front, il aurait même été invité dans des écoles russes pour participer aux cours intitulés « Conversations sur les choses importantes », afin d’expliquer aux enfants ce que signifient le patriotisme, l’honneur, la conscience et l’amour de la Patrie. Il aurait pu raconter aux élèves comment on devient un véritable héros.
Et ensuite, peut-être se serait-il promené tranquillement près des aires de jeux où s’amusent des enfants du même âge que sa fille, des enfants qui ont eu la chance de rester en vie.
Et c’est exactement l’inverse qui se produit avec les opposants idéologiques du Kremlin qui s’opposent à la guerre. Ils se voient infliger des peines supplémentaires alors qu’ils sont déjà derrière les barreaux. Parfois pour des conversations avec leurs codétenus qui, selon les défenseurs des droits humains, les poussent délibérément à aborder des sujets dangereux et enregistrent secrètement leurs propos à l’aide de dictaphones dissimulés.
Prenons l’exemple de Dmitri Liamine. Il avait d’abord été condamné à 8 ans de prison pour avoir tenté d’incendier un bureau de recrutement militaire à Chouïa. Puis des conversations avec d’autres détenus ont servi de fondement à une nouvelle procédure pénale. Le 16 septembre 2026, le tribunal lui a infligé 17 ans de prison dans cette nouvelle affaire. Compte tenu de sa première condamnation, sa peine définitive a été portée à 22 ans. Quatorze années supplémentaires par rapport à sa condamnation initiale, dans une nouvelle affaire née de conversations tenues par un homme qui se trouvait déjà derrière les barreaux.
Voilà donc cette « justice » idéologique. Un homme condamné pour le meurtre de son propre enfant peut partir à la guerre, survivre, retrouver la liberté et même devenir un héros officiellement reconnu. Les opposants à la guerre peuvent eux aussi, dans certains cas, avoir cette possibilité. Mais pour eux, cela signifierait trahir leurs propres convictions — celles-là mêmes qui les ont conduits derrière les barreaux.
On aboutit ainsi à un paradoxe effroyable : un meurtrier d’enfant peut retrouver la liberté en se montrant prêt à tuer de nouveau, tandis qu’un opposant à la guerre risque de nouvelles années de prison pour avoir refusé de trahir sa conscience.
Mais passons maintenant à une autre histoire.
Cette fois, il ne sera question ni du meurtre d’un enfant, ni du démembrement d’un corps, ni d’une tentative de faire disparaître des restes humains. Il sera question d’une armoire à relais ferroviaire.
Et d’un homme qu’un tribunal russe a jugé digne d’une peine encore plus sévère.
Il s’appelle Maksim Solovkine. C’est un artiste originaire de Kolomna, près de Moscou, qui réalisait des dessins numériques sur une tablette graphique. Au moment de son arrestation, le 20 juillet 2024, Maksim n’avait que 24 ans.
Selon le projet de défense des droits humains « Zone de solidarité », Maksim souhaitait rejoindre la Légion « Liberté de la Russie », une formation armée combattant les forces russes aux côtés de l’Ukraine.
Il a commencé à correspondre sur Internet avec un interlocuteur inconnu qui lui a proposé de prouver le sérieux de ses intentions en incendiant une armoire à relais ferroviaire.
Et Maksim a accepté.
Mais c’est ici que les choses deviennent particulièrement intéressantes.
Selon les défenseurs des droits humains, à peine l’armoire avait-elle fini de brûler que des agents du FSB, le Service fédéral de sécurité russe, ont surgi pratiquement de nulle part et ont arrêté l’artiste.
Une coïncidence stupéfiante, n’est-ce pas ?
Une question se pose naturellement : cet inconnu qui le guidait sur Internet ne faisait-il pas partie d’une opération de provocation organisée par les services de sécurité russes ? Après tout, les agents du FSB sont arrivés avec une ponctualité remarquable.
Il n’existe pour l’instant aucune preuve directe d’une telle provocation. Mais les circonstances de l’arrestation donnent suffisamment de raisons de poser la question.
Ainsi, le jeune artiste a incendié une armoire à relais. Le coût de structures métalliques similaires peut avoisiner les 100 000 roubles, même si le montant exact des dommages dans l’affaire Solovkine n’a pas été établi dans les documents accessibles au public.
Nous n’avons aucune intention de justifier les incendies visant les infrastructures ferroviaires. De tels actes peuvent présenter un danger et engager la responsabilité pénale de leurs auteurs.
Mais une autre question se pose : quelle peine le système judiciaire russe a-t-il infligée pour cet acte ?
Le 2 octobre 2026, Maksim Solovkine a été condamné à 19 ans de privation de liberté en vertu d’un article du Code pénal relatif au terrorisme.
Il devra passer les cinq premières années en prison, puis les quatorze suivantes dans une colonie pénitentiaire à régime strict.
Dix-neuf ans.
Pour avoir incendié une armoire à relais ferroviaire.
Selon les informations publiées, cet incendie n’a causé aucune mort.
Comparons maintenant ces chiffres une nouvelle fois.
15 ans pour avoir assassiné sa fille de huit mois, démembré son corps et détruit ses restes à l’aide d’un hachoir à viande.
13 ans pour la deuxième personne impliquée dans le même crime, la mère de la petite fille assassinée.
19 ans pour un artiste ayant incendié une armoire à relais ferroviaire.
Et tandis que le premier condamné, après être parti à la guerre, a obtenu une place sur un mémorial dédié aux « héros », le second devra passer près de deux décennies derrière les barreaux.
Bien entendu, d’un point de vue juridique, il s’agit d’infractions pénales différentes. Mais c’est précisément là que se pose une question qui ne concerne pas seulement les juges pris individuellement, mais l’ensemble du système de sanctions pénales qui rend possible une telle disparité entre les peines.
Essayez d’imaginer l’expression de ce couple s’il avait su à l’avance que le meurtre de leur propre petite Lenotchka, âgée de huit mois, leur vaudrait des peines plus courtes que celle infligée à un artiste de 24 ans pour avoir incendié une armoire métallique.
Et ce n’est même pas le comble de l’absurdité : l’un d’eux allait ensuite avoir la possibilité de quitter sa colonie pénitentiaire en partant à la guerre, avant de voir son nom gravé sur un mémorial dédié aux héros.
En d’autres termes, un homme condamné pour le meurtre de son propre enfant peut finir par être jugé digne d’un hommage officiel, tandis qu’un jeune artiste, qui s’est livré à un acte de résistance dangereux et peut-être totalement irréfléchi, écope de 19 ans de prison.
Voilà l’arithmétique.
Je n’ai plus envie de passer une nouvelle fois au hachoir les détails de cette histoire. Elle contient trop d’horreur humaine, et le destin de la petite Lenotchka, qui n’a vécu que huit mois, est trop terrible.
Et pourtant, il est difficile de se débarrasser d’une pensée effroyable : peut-être que le plus terrible, dans cette histoire, ne s’arrête même pas à la mort de l’enfant. Cela se poursuit dans une société où le meurtrier de sa propre fille se retrouve sur un mémorial dédié aux héros, tandis qu’un homme ayant incendié une armoire à relais ferroviaire reçoit une peine de prison bien plus longue que celles infligées aux meurtriers de cette petite fille innocente.
Et l’on ne peut s’empêcher de penser à Lenotchka, cette petite fille calme et joyeuse que sa nounou appelait un ange.
Elle ne saura jamais dans quel pays elle aurait dû grandir. Elle ne verra jamais l’homme condamné pour son meurtre proclamé héros. Elle n’entendra jamais des leçons sur l’importance d’aimer sa Patrie prononcées par des gens pour qui leur propre enfant ne méritait même pas le droit de vivre.
Et c’est peut-être ce que l’on peut dire de plus terrible d’un État dans lequel une telle histoire a été possible.

Photographie de la petite Lena. Source : 161.RU.

Photographie de Maksim Solovkine — artiste, « terroriste » et « saboteur ». Source : Memorial.
Source : The Insider — https://theins.ru/news/298064
Source : « Soutien aux prisonniers politiques. Memorial » — https://memopzk.org/news/hudozhnika-iz-kolomny-prigovorili-k-19-godam-po-delu-o-podzhoge-relejnogo-shkafa/
Source : Institut Andreï Sakharov, article de Denis Grigorian, « Dmitri Liamine a été condamné à 22 ans pour un cadre de fenêtre incendié et des conversations avec ses codétenus » — Lire l’article
Source : chaîne Telegram « Politzek-Info » — https://t.me/politzekinfo/9945