Il existe une règle sociale étonnamment stable : si ceux qui savent distinguer le bien du mal ne s’unissent pas, la logique répressive finit tôt ou tard par atteindre tout le monde.

Martin Niemöller l’a formulé avec une justesse glaçante :

Quand les nazis ont arrêté les communistes, je me suis tu : je n’étais pas communiste.
Quand ils ont emprisonné les sociaux-démocrates, je me suis tu : je n’étais pas social-démocrate.
Quand ils ont arrêté les syndicalistes, je me suis tu : je n’étais pas syndicaliste.
Puis ils sont venus me chercher — et il ne restait plus personne pour me défendre.

Aujourd’hui, en Russie, ni les écologistes, ni les « patriotes », ni plus largement quiconque dont l’opinion diverge ne serait-ce qu’un peu de ce qui est jugé « correct » ne peut se sentir en sécurité. Les déclencheurs se multiplient : pratiques d’application du droit contraires à l’État de droit, culture de la dénonciation, et volonté de certains de nuire à autrui simplement parce qu’ils en ont l’occasion.

Un exemple révélateur est l’affaire de l’éco-militante de Tcheliabinsk Nadejda Vertiakhovskaïa. D’après plusieurs sources, elle est poursuivie au titre de l’article 298.1, partie 1, du Code pénal russe (« diffamation à l’encontre d’un juge ») à cause de commentaires publiés sur le site « Les Juges de Russie » au sujet de la juge Anna Chmeliova, du tribunal de district Sovetski de Tcheliabinsk.

Pour quoi est-elle jugée exactement — l’essentiel

Selon les publications, l’un des avis contenait une formule du type « (une) dame malhonnête » et remettait en cause l’intégrité professionnelle de la juge (par exemple l’idée qu’elle « ne méritait pas la robe »). Autrement dit, il ne s’agit ni d’appels à la violence ni de menaces : il s’agit d’une critique publique relativement mesurée et d’une appréciation émotionnelle — et cela suffit pourtant à déclencher des poursuites pénales.

Contexte : pourquoi c’était de l’indignation, pas une « attaque »

L’affaire s’inscrit dans un conflit plus large autour du militantisme écologique et de décisions judiciaires. On évoque aussi l’éco-juriste Vladimir Kazantsev et l’émotion publique autour de son dossier et de sa mort en détention. Dans ce contexte, toute parole au sujet de la juge devient particulièrement sensible.

Il est important de le souligner : le sens et le ton de ces propos relèvent d’une indignation émotionnelle — et, dans une large mesure, légitime — sur fond de décès d’un collègue, plutôt que d’une « attaque organisée » ou d’une incitation illégale. C’est la réaction d’une personne confrontée au deuil et au sentiment d’injustice — et pourtant cela a suffi à déclencher des poursuites pénales.

Ce que cela annonce pour la suite

Si une procédure pénale peut être engagée pour un mot relativement « modéré » comme « malhonnête », la frontière de sécurité s’abaisse dangereusement. Cela signifie qu’il n’est pas seulement risqué de protester : il devient risqué de critiquer publiquement une décision de justice, de dire « c’est injuste », « c’est faux », « je ne suis pas d’accord ». Aujourd’hui, un commentaire sur une juge ; demain, une remarque trop vive sur un autre fonctionnaire. Et le mécanisme peut s’activer non seulement “d’en haut”, mais aussi par la dénonciation : il suffit que quelqu’un veuille punir une opinion.

C’est pourquoi la solidarité n’est pas une morale abstraite, mais une nécessité pratique. Quand on s’en prend aux “autres” et que tout le monde se tait, demain les “autres”, ce sera nous.

Source : la chaîne Telegram « Pravozashchitnik Kazantsev » (« Défenseur des droits Kazantsev ») — https://t.me/kazantsevvn/3100

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