Le temps passe : les héros s’en vont, tout comme ceux qui ont réellement apporté de l’honneur au pays. Et tant qu’il restera des forces qui, pour leur survie la plus basse, sont prêtes à tuer ces héros, hélas, les forces du mal continueront de l’emporter sur les forces du bien en Russie. Mais il existe un point sur lequel les forces du mal actuelles n’ont aucun pouvoir : la mémoire bienveillante — celle de ceux qui, par leur vie, voulaient construire et changer le pays pour le rendre meilleur, et celle de ceux qui voulaient, toute leur vie, s’accrocher au pouvoir à n’importe quel prix — mentir, voler et tuer. Cette mémoire, on ne peut ni l’enlever ni la « remettre à zéro ». C’est pourquoi des mémoriaux non officiels existent encore sur les lieux de vie et d’assassinat des héros. Rendons-leur l’honneur et le respect qu’ils méritent.
4 000 jours depuis l’assassinat de Boris Nemtsov
Une minute de silence sur le pont Nemtsov — 9 février 2026
« Pont Nemtsov. 4 000 jours »
9 février 2026
Pont Nemtsov. Le mémorial de Boris Nemtsov.
Presque au-dessus — la tour Spasskaïa. Les carillons du Kremlin.
L’horloge compte les secondes, les minutes, les heures et les jours.
Le 9 février marque 4 000 jours depuis l’assassinat de Boris Nemtsov.
Il a été tué par quatre balles sur ce pont.
Tué au cœur même de Moscou — là où, semble-t-il, le pire ne devrait jamais arriver. Pourtant, c’est arrivé.
Dès l’assassinat, les gens ont apporté des fleurs. Tant de fleurs que peu en avaient sans doute vu : elles s’étendaient du tout début du pont presque jusqu’à son milieu — comme un flot vivant et ininterrompu de mémoire. On venait en silence ou à voix haute, seul ou en groupe, par tous les temps. On venait parce qu’on ne pouvait pas faire autrement.
Les permanences n’ont pas commencé tout de suite — environ un mois plus tard, après plusieurs destructions du mémorial populaire. Il est alors devenu clair que la mémoire aussi doit être défendue — non pas par des slogans ou de grands mots, mais par une présence quotidienne — pour que des fleurs, des bougies, un portrait restent ici, et pour que l’essentiel ne disparaisse pas : la preuve que l’assassinat n’est pas un « dossier clos », mais une blessure qui fait encore mal aux vivants.
Peu à peu s’est imposée l’expression « pont Nemtsov » — un nom donné par le peuple, qui deviendra un jour officiel. Et il ne s’agit pas seulement d’une plaque. Il s’agit du fait que ce nom vit déjà dans la parole, dans les itinéraires, dans la mémoire humaine — et donc que la vérité de ce qui s’est passé vit.
4 000 jours de confrontation et de lutte.
4 000 jours pendant lesquels on essaie de vous habituer, de vous épuiser, de vous apprendre à ne plus vous souvenir.
4 000 jours où l’on croit manquer de force — et pourtant on revient.
4 000 jours où chaque fleur laissée sur le pont dit : « Nous sommes là. Nous nous souvenons. »
4 000 jours où un petit geste devient un grand « non » humain à l’indifférence.
4 000 jours de gains et de pertes.
Pendant ces 4 000 jours, 13 personnes de notre petit collectif sont décédées — celles et ceux qui ont veillé, tenu la permanence, apporté des fleurs, préservé le mémorial, maintenu cette ligne de mémoire, parfois au prix de leur santé, de leur temps et de leurs forces :
Natalya Gladovskaya
Sergey Dobrin
Pavel Kolesnikov
Vladimir Koptsov
Valera Kuzmenkov
Aleksey Mikheev
Svetlana Genrikhovna Novosyolova
Natalya Vasilyevna Ponomarenko
Irina Svergun
Ivan Skripnichenko
Olga Terekhina
Vladimir Ivanovich Fedchuk
Sergey Ivanovich Shevchenko
Chaque nom n’est pas une simple ligne. C’est une personne qui a choisi de ne pas se taire et de ne pas passer son chemin. Elles font partie de ce pont autant que ses pierres et ses garde-corps. Leur mémoire fait partie de notre mémoire commune.
Nous nous rassemblons le 9 février 2026 sur le pont Nemtsov pour observer une minute de silence en mémoire de Boris Nemtsov et de toutes celles et ceux qui sont partis — en défendant le droit à la vérité, à la dignité et à la liberté. On peut venir une minute ou une heure — selon ses possibilités. Une seule chose compte : être ensemble et ne pas livrer la mémoire à l’oubli.
La liberté a un prix.
Les volontaires / veilleurs du pont Nemtsov