Les informations inquiétantes ne viennent pas seulement de Russie, mais aussi d’autres États de l’espace postsoviétique. L’histoire de Georgy Pirogov montre comment la coopération entre des régimes politiquement proches peut priver une personne de la protection d’une frontière nationale, d’une procédure juridique transparente et de toute possibilité de demander de l’aide.

Après le début de l’invasion russe à grande échelle de l’Ukraine, Georgy Pirogov s’est installé en Géorgie, où il travaillait comme cordiste industriel. À l’été 2024, il s’est rendu en mission professionnelle au Karakalpakstan, république autonome faisant partie de l’Ouzbékistan.

Dans la soirée du 5 juillet, Georgy a donné de ses nouvelles pour la dernière fois. Le lendemain, il a disparu près de la ville de Koungrad. Sa voiture a ensuite été retrouvée à Noukous, à environ 90 kilomètres du lieu de sa disparition. Selon ses proches, Georgy envisageait de se rendre à Boukhara afin de prendre un vol pour retourner en Géorgie.

Mais dès le 8 juillet 2024, soit deux jours seulement après sa disparition, le tribunal du district Mechtchanski de Moscou a ordonné le placement de Georgy Pirogov en détention provisoire pour haute trahison. Une fiche relative à l’affaire est brièvement apparue sur le site des tribunaux de Moscou, avant d’être masquée.

La chronologie paraît presque invraisemblable. Le 5 juillet, Georgy se trouvait encore en Ouzbékistan. Le 6 juillet, il a disparu. Et dès le 8 juillet, un tribunal russe examinait déjà son placement en détention.

La manière dont Georgy a pu se retrouver à Moscou depuis l’Ouzbékistan en si peu de temps demeure inconnue.

On ignore qui l’a arrêté et sur quel fondement, s’il existait une décision officielle d’extradition, de déportation ou d’expulsion, et pourquoi ses proches n’ont pas été informés. Les autorités russes et ouzbèkes n’ont pas révélé les circonstances de son transfert à travers la frontière.

Les proches de Georgy et certaines sources de défense des droits humains qualifient les faits d’enlèvement. Toutefois, en l’absence de documents et de témoignages directs, il est juridiquement plus exact de parler d’un possible transfert secret ou officieux entre deux États. Si aucune procédure juridique transparente n’a réellement été menée, il pourrait s’agir non pas d’une extradition légale, mais d’une remise de fait aux services de sécurité russes, en contournement des garanties prévues par la loi.

En août 2024, lors de l’examen d’un recours contre son placement en détention, il a été révélé que Pirogov avait reconnu sa culpabilité, exprimé des regrets et fait des aveux. Cependant, les faits précis qui lui étaient reprochés n’ont jamais été rendus publics. Seule la qualification générale — haute trahison — est connue, et le procès s’est déroulé à huis clos.

Le 8 juillet 2026, la Cour municipale de Moscou a condamné Georgy Pirogov à 23 ans de colonie pénitentiaire à régime sévère. Les autorités n’ont pas indiqué publiquement quels actes lui étaient exactement reprochés ni sur quelles preuves reposait l’accusation.

Ses proches avaient demandé aux médias de garder le silence sur l’affaire, espérant vraisemblablement que l’absence de publicité pourrait améliorer la situation de Georgy. Pourtant, la peine prononcée s’est révélée exceptionnellement lourde.

En l’absence de témoignages directs, nous ne pouvons pas affirmer qu’il a été soumis à la torture. Cependant, l’ensemble des circonstances — disparition soudaine, mode de transfert inconnu entre deux États, procès à huis clos, aveux et peine de 23 ans — justifie que l’on s’interroge sur de possibles pressions graves, menaces ou actes d’intimidation.

Des procédures différentes, un même résultat

Les formes de coopération entre les services de sécurité russes et les autorités des États voisins varient.

Dans certains cas, une procédure formelle d’extradition est organisée. Dans d’autres, la personne est déportée ou fait l’objet d’une expulsion administrative. Il arrive également que des personnes soient remises à l’armée russe. Dans les situations les plus préoccupantes, l’arrestation et le transfert ont lieu sans procédure transparente, sans accès à un avocat et sans possibilité de contester la décision.

Juridiquement, il s’agit de situations différentes. Mais le résultat est souvent le même : la personne se retrouve entre les mains de l’État qu’elle avait tenté de fuir.

Kirghizstan

En 2023, le militant russe opposé à la guerre Alexeï Rojkov a été arrêté au Kirghizstan. Selon des journalistes et des défenseurs des droits humains, il a été emmené en Russie et remis au FSB sans qu’aucune décision judiciaire publique autorisant son extradition n’ait été rendue. Il s’est ensuite retrouvé dans un centre de détention provisoire russe.

L’affaire du militant Lev Skoriakine s’est déroulée selon un schéma similaire. Les autorités kirghizes avaient d’abord envisagé son extradition, avant de refuser, selon les informations disponibles, la demande russe. Malgré cela, Skoriakine a disparu, a été transporté en avion en Russie et remis aux services de sécurité russes. Il a par la suite déclaré avoir été battu pendant son interrogatoire.

Le Kirghizstan a longtemps été considéré comme un pays relativement plus ouvert dans la région, notamment en raison des alternances politiques qui y ont eu lieu. Les affaires Rojkov et Skoriakine montrent toutefois que la préservation de certains éléments démocratiques ne garantit pas à elle seule la protection d’une personne recherchée par les services de sécurité russes.

Kazakhstan

Plusieurs affaires, différentes dans leur forme juridique mais similaires dans leurs conséquences, se sont produites au Kazakhstan.

Le militaire russe Kamil Kassimov s’est rendu au Kazakhstan après avoir refusé de retourner à la guerre. Selon une enquête de Mediazona, des agents russes l’ont arrêté sur le territoire kazakh, conduit dans une base militaire russe, puis transporté à Omsk. Un tribunal l’y a condamné à six ans de prison pour désertion.

Les autorités kazakhes ont ensuite affirmé que Kassimov avait lui-même demandé son expulsion. Les défenseurs des droits humains ont toutefois souligné que l’audience s’était tenue sans avocat et avait duré environ 13 minutes.

Le major du Service fédéral de protection Mikhaïl Jiline a fui au Kazakhstan après l’annonce de la mobilisation et a demandé l’asile. Après le rejet de sa demande, il a été remis à la Russie. Un tribunal russe l’a ensuite condamné à six ans et demi de prison pour désertion et franchissement illégal de la frontière.

Au début de l’année 2026, le Kazakhstan a expulsé vers la Russie Alexandre Katchourkine, originaire de Crimée. À son retour, il a été arrêté pour haute trahison, dans une affaire qui serait liée à des transferts d’argent vers l’Ukraine.

Le militaire Semion Bajoukov avait demandé l’asile au Kazakhstan, mais il a été arrêté puis remis à l’armée russe. Selon des défenseurs des droits humains, cette remise est intervenue avant l’achèvement de la procédure d’examen de sa demande de protection internationale.

Toute affaire d’absence injustifiée d’une unité militaire n’est pas automatiquement politique. Les militaires peuvent quitter le service pour de nombreuses raisons. Mais la dimension politique et celle des droits humains deviennent manifestes lorsqu’une personne fuit sa participation à la guerre, refuse ouvertement de retourner au front, demande l’asile, puis est remise à l’État contre lequel elle cherchait à obtenir une protection.

Azerbaïdjan

En avril 2025, l’Azerbaïdjan a officiellement extradé vers la Russie le militaire Sotim Savlatov, accusé d’avoir quitté son unité sans autorisation. Il avait été arrêté en Azerbaïdjan et remis à la Russie après l’acceptation de la demande d’extradition.

Les circonstances dans lesquelles Savlatov avait quitté son unité n’ont pas été rendues publiques. Il serait donc incorrect de le qualifier de militant politique ou opposé à la guerre en l’absence d’éléments supplémentaires. Son affaire s’inscrit néanmoins dans la pratique plus générale du retour de militaires russes ayant quitté le pays ou le service militaire pendant la guerre.

Le ressortissant russe Khayal Vassiliev a également été expulsé d’Azerbaïdjan. Les autorités russes le recherchaient en raison de son obligation d’accomplir son service militaire. Après son arrestation, un tribunal azerbaïdjanais a ordonné son expulsion vers la Russie.

Plus un pays s’éloigne de l’autoritarisme, plus un transfert officieux devient difficile

Il existe un lien compréhensible entre le système politique d’un État et la sécurité d’une personne persécutée.

Plus les tribunaux sont indépendants, plus le contrôle de la société est fort et plus le droit d’asile a une importance réelle, plus il devient difficile de remettre une personne à un autre État sans examiner les risques de persécution politique, de torture ou de traitements cruels.

À l’inverse, plus les institutions sont faibles et les tribunaux dépendants du pouvoir, plus il est facile de présenter un transfert politiquement motivé comme une simple affaire migratoire ou pénale.

Le droit international reconnaît le principe de non-refoulement. Celui-ci interdit de renvoyer une personne vers un pays où elle risque des persécutions, la torture, des traitements inhumains ou toute autre forme de préjudice grave et irréversible. Cette interdiction ne concerne pas uniquement les déportations classiques, mais également les extraditions et les transferts officieux.

L’existence d’un document officiel ne suffit pas à rendre une décision juste. La légalité d’une procédure doit être appréciée non seulement au regard de la présence d’un cachet ou d’une ordonnance, mais aussi en fonction de la possibilité pour la personne d’avoir accès à un avocat, de demander l’asile, de contester la décision et de démontrer qu’un retour la placerait en danger.

La Géorgie — un cas qui n’est plus clairement sûr

La Géorgie occupe une place particulière dans ce tableau.

Les relations des autorités géorgiennes actuelles avec le Kremlin, leur refus d’une confrontation directe avec Moscou et la dégradation progressive de la situation des émigrés politiques russes suscitent des inquiétudes croissantes. Depuis 2024, les signalements de refus d’entrée visant des journalistes, des militants et des représentants de la société civile se sont multipliés, tandis que la politique migratoire du pays est devenue sensiblement plus stricte.

Dans le même temps, selon les informations publiques disponibles, aucune pratique systématique de transfert secret vers la Russie de militants opposés à la guerre et de déserteurs, comparable aux cas documentés au Kirghizstan et au Kazakhstan, ne semble encore s’être formée.

Il n’est toutefois plus possible d’en conclure que la Géorgie est entièrement sûre. Des institutions indépendantes partiellement préservées, une société active et le souvenir de l’agression militaire russe peuvent encore freiner les décisions les plus dangereuses. Mais l’augmentation du nombre de refus d’entrée, des difficultés de régularisation et des signalements de pressions montre à quelle vitesse l’espace de protection peut se réduire.

Les institutions démocratiques ne sont pas seulement une valeur abstraite. Elles sont parfois précisément ce qui sépare une décision migratoire de la disparition d’une personne et d’un procès pénal à huis clos.

Le système fonctionne dans les deux sens

La Russie ne se contente pas de récupérer auprès des États voisins ses propres militants, opposants politiques et militaires. Elle remet également des personnes à des régimes autoritaires amis.

Le Turkménistan en fournit un exemple particulièrement clair.

Ashyrbay Bekiev vivait en Russie et demandait à être protégé des persécutions dans son pays d’origine. Malgré les mesures provisoires précédemment ordonnées par la Cour européenne des droits de l’homme, les autorités russes l’ont expulsé vers le Turkménistan en août 2023, au motif d’infractions à la législation migratoire.

Un tribunal siégeant à huis clos a ensuite condamné Bekiev à 23 ans d’emprisonnement. Selon les informations disponibles, l’audience a duré moins de dix minutes et les chefs d’accusation n’ont pas été rendus publics.

En mars 2024, la Russie a remis au Turkménistan Saddam Goulamov, qui avait critiqué les autorités turkmènes sur les réseaux sociaux. En mai de la même année, le tribunal municipal d’Achgabat l’a condamné à cinq ans d’emprisonnement. Les faits précis qui lui étaient reprochés sont également restés obscurs.

Nous sommes face à une forme d’échange de personnes que les États autoritaires considèrent comme dangereuses.

Certains régimes renvoient à la Russie des militants, des personnes accusées de haute trahison et des militaires ayant refusé de participer à la guerre. La Russie, à son tour, remet à des régimes amis leurs critiques, leurs réfugiés politiques et leurs opposants.

Parfois, une personne est secrètement placée dans un avion. Parfois, le transfert prend la forme d’une extradition, d’une déportation ou d’une expulsion administrative. Parfois, les autorités affirment qu’elle a accepté de rentrer volontairement.

Mais l’essentiel ne change pas lorsqu’un État remet sciemment une personne aux autorités dont elle cherchait à obtenir une protection, sans lui garantir un examen équitable du risque de persécution.

L’entraide autoritaire

Le plus inquiétant est que les citoyens russes qui fuient les répressions politiques ou leur participation à la guerre ne peuvent pas se sentir en sécurité dans les États où le pouvoir n’est pas limité par une justice indépendante et où le droit est transformé en instrument d’opportunité politique.

Dans de telles conditions, la frontière nationale cesse d’assurer une protection. Un accord entre les services de sécurité de deux régimes politiquement proches peut suffire pour qu’une personne disparaisse dans un pays et se retrouve deux jours plus tard dans la prison d’un autre.

L’affaire Georgy Pirogov ne doit donc pas être considérée uniquement comme une mystérieuse disparition isolée au Karakalpakstan. Elle pourrait faire partie d’un mécanisme plus large d’entraide autoritaire, dans lequel les services policiers et de sécurité d’États voisins s’aident mutuellement à récupérer les personnes qui les dérangent.

Aujourd’hui, un régime remet à un autre son opposant politique. Demain, il reçoit le sien en retour.

Il devient de plus en plus difficile d’expliquer ces événements par de simples coïncidences isolées. De plus en plus d’éléments indiquent l’existence d’un système en fonctionnement.

Source : la chaîne Telegram « Politzek-Info » — https://t.me/politzekinfo/6148, https://t.me/politzekinfo/9616

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