Nous avons déjà écrit auparavant sur Dmitri Outkine, l’un des dirigeants du groupe Wagner, que plusieurs sources ont associé au titre de Héros de Russie.
Mais les rangs des nouveaux « héros » russes continuent de s’étoffer.
Le 11 juin 2026, l’étoile d’or de Héros de Russie a été remise au colonel Ramil Faskhoutdinov, indicatif « Mamaï », commandant de la 5e brigade indépendante de fusiliers motorisés de la Garde. Des militaires et leurs proches avaient auparavant accusé le commandement de cette brigade d’extorsions, d’« éliminations », de tortures et d’envoi de soldats grièvement blessés à l’assaut. (meduza.io)
Marina Mamitova, sœur du militaire porté disparu Dzatte Mamitov, déclare, sans retenir ses larmes :
« Un homme qui extorquait de l’argent. Un homme qui faisait “éliminer” nos gars, un invalide, reçoit l’étoile de Héros de Russie. »
Elle trouve cela profondément injuste : d’autres ont donné leur vie et n’ont rien reçu, tandis qu’un homme qu’elle accuse d’extorsion, d’« éliminations » et d’avoir envoyé des invalides à l’assaut reçoit la plus haute distinction de l’État.
Et elle pose une question : est-ce juste ?
Essayons d’y répondre.
Selon Marina, il ne s’agit pas seulement de son frère. Elle décrit les extorsions, les « éliminations » et l’envoi de militaires invalides à l’assaut comme une pratique sous ce commandement.
Dzatte n’est qu’un exemple. Après avoir été grièvement blessé, il ne pouvait pratiquement plus marcher seul, mais il a néanmoins été renvoyé au front, où il a ensuite disparu.
C’est ici qu’apparaît le mécanisme principal : l’impunité transforme le pouvoir sur la vie d’autrui en argent.
Le commandant décide qui partira à l’assaut, qui sera autorisé à se faire soigner et qui obtiendra une permission.
Et tout finit par avoir un prix.
Tu ne veux pas partir à l’assaut — paie.
Tu veux une permission — paie.
Tu ne paies pas — il reste toujours la ligne de front.
Des militaires russes ont raconté à Meduza des extorsions allant de dizaines de milliers à plusieurs millions de roubles pour éviter un assaut potentiellement mortel, obtenir une permission ou bénéficier de la complaisance du commandement. (meduza.io)
La menace de mort devient un instrument d’extorsion.
Le pouvoir produit l’impunité, l’impunité permet de gagner de l’argent, et l’argent renforce la brutalité.
Faskhoutdinov était suffisamment proche du sommet du pouvoir pour rendre personnellement compte à Poutine, puis, quelques mois plus tard, recevoir le titre de Héros de Russie. Cela pouvait parfaitement renforcer le sentiment qu’il était soutenu au sommet et qu’il aurait peu de chances d’avoir à répondre de ce qui se passait en bas. (meduza.io)
Et c’est ici que s’applique un vieux principe : le pouvoir corrompt, et le pouvoir absolu corrompt absolument. Moins le pouvoir est limité par la loi et par la responsabilité, plus un homme peut aller loin. Au niveau d’un commandant, cela se traduit par un pouvoir sur la vie de ses subordonnés ; au sommet de l’État, le même mécanisme fonctionne, mais presque sans aucune limite.
Marina, si l’on part de notre conception habituelle de la justice, tout cela paraît donc inversé.
Mais à l’intérieur d’une telle verticale du pouvoir, la logique est différente.
Il n’est pas nécessaire que l’on soit décoré précisément pour les « éliminations ». Il suffit que celles-ci n’empêchent pas d’être décoré.
L’histoire de Faskhoutdinov n’est ici qu’un exemple.
En bas, un homme paie pour avoir une chance de ne pas être envoyé à l’assaut.
Au-dessus, un commandant dispose de sa vie.
Encore plus haut, le système ne s’empresse pas d’intervenir.
La vie humaine devient ainsi à la fois une ressource consommable et une marchandise.
Et l’ampleur des pertes ne signifie pas que cette machine s’arrêtera.
Il faut encore 100 000 hommes — on trouvera 100 000 hommes.
Il en faut encore 1 million — on cherchera 1 million.
Il faut élargir les catégories d’âge — les règles seront modifiées.
Et c’est là qu’apparaît un contraste particulièrement grotesque.
Alors que certaines vies humaines sont dépensées dans la guerre, Vladimir Poutine s’intéresse sérieusement à la question de savoir comment prolonger au maximum la vie humaine.
Le 3 septembre 2025, avant le défilé à Pékin, des micros restés ouverts ont enregistré par hasard une conversation entre Poutine et Xi Jinping. Poutine évoquait le développement des biotechnologies, les transplantations répétées d’organes et la possibilité de se rapprocher de l’immortalité. Xi parlait de prévisions selon lesquelles l’être humain pourrait vivre jusqu’à 150 ans. (meduza.io)
Et cet intérêt s’est déjà entouré de programmes publics et de noms bien connus.
Mikhaïl Kovaltchouk, directeur de l’Institut Kourtchatov et proche ami de Poutine, a été présenté par trois sources d’une enquête de Meduza et Sistema comme un possible promoteur du domaine de recherche sur la longévité.
Son frère Iouri Kovaltchouk appartient au cercle le plus proche de Poutine. Mikhaïl Kovaltchouk supervise déjà un programme fédéral de recherche génétique auquel participe Maria Vorontsova, fille aînée de Vladimir Poutine. (meduza.io)
Et ici, le même mécanisme réapparaît, mais cette fois il ne s’agit plus de vies humaines : il s’agit d’argent public.
Plus l’État injecte d’argent dans un domaine particulièrement important pour le sommet du pouvoir, plus les personnes issues du cercle le plus proche du pouvoir se retrouvent près de sa distribution.
Plus un tel projet monte haut dans la verticale du pouvoir, plus l’argent risque de rester dans des structures proches du pouvoir, moins il en reste aux véritables exécutants et plus la responsabilité du résultat final s’affaiblit.
La corruption finit alors par détruire non seulement le budget, mais aussi le résultat lui-même.
L’argent ne va pas nécessairement à ceux qui savent le mieux faire de la science, mais à ceux qui sont les plus proches de ceux qui le distribuent. Les véritables chercheurs reçoivent moins, la concurrence disparaît, la responsabilité se dilue — et avec elle diminue la probabilité d’une véritable percée scientifique.
On peut encore allouer des milliards.
On peut choisir l’institut qu’il faut.
On peut placer à la tête du projet des personnes appartenant au cercle de confiance.
Mais, par son inefficacité, la corruption peut détruire précisément ce pour quoi ces milliards avaient été alloués : le résultat réel.
Et c’est là toute l’ironie.
On peut gagner de l’argent sur la vie des autres.
La sienne, on ne peut l’acheter à aucun prix. Surtout si cet argent a été récupéré par vos amis.
Source : chaîne Telegram « Ne zhdi khoroshikh novostey » (« N’attendez pas de bonnes nouvelles ») : https://t.me/ne_zhdi_novosti/7435
Source : Meduza — « Vous êtes tous millionnaires. Vous êtes tous des cadavres » — sur les extorsions, les paiements aux commandants et l’argent versé pour éviter d’être envoyé en première ligne : https://meduza.io/feature/2026/04/13/vy-vse-millionery-vy-vse-trupy
Source : Important Stories — sur Ramil Faskhoutdinov, les « éliminations » de soldats et l’envoi de militaires invalides à l’assaut dans la 5e brigade : https://istories.media/news/2026/06/11/medal-geroya-rossii-vruchili-komandiru-5-i-donetskoi-brigadi-on-izvesten-obnuleniyami/
Source : Meduza — « Lors du défilé à Pékin, Poutine et Xi ont évoqué la possibilité de vivre jusqu’à 150 ans, voire l’immortalité » : https://meduza.io/feature/2025/09/10/na-parade-v-pekine-putin-i-si-obsudili-perspektivy-zhizni-do-150-let-i-dazhe-bessmertiya-u-nih-i-pravda-est-osnovaniya-verit-v-takie-prognozy
Source : Meduza / Sistema — « Les lubies d’un Politburo vieillissant » — sur les programmes de lutte contre le vieillissement, Mikhaïl et Iouri Kovaltchouk, Maria Vorontsova et les recherches publiques sur la longévité : https://meduza.io/feature/2024/09/02/prichudy-stareyuschego-politbyuro/