Chers amis, aujourd’hui notre article n’est pas tout à fait consacré aux militants ni aux prisonniers d’opinion, même si nous allons justement revenir à eux. Cette fois, nous allons parler d’un antihéros — Denis Gorin.
Ce qui le rend particulièrement intéressant pour nous n’est pas seulement la gravité des crimes qu’il a commis. L’essentiel est ailleurs : quelles peines la justice russe a infligées à un homme qui tuait des personnes et consommait des parties du corps de ses victimes — et quelles peines reçoivent aujourd’hui ceux dont les paroles, les conversations ou les actes sont considérés par l’État comme politiquement dangereux.
Qui est donc Denis Gorin ?
Un meurtrier récidiviste et cannibale de Sakhaline. Il a été condamné à plusieurs reprises pour meurtre. Les dossiers judiciaires mentionnent des épisodes de consommation de chair humaine et, en 2018, sa peine définitive a atteint 22 ans de colonie pénitentiaire à régime spécial.
Le premier meurtre pour lequel Gorin a été condamné remonte à 2002. Le dossier mentionnait également des actes commis sur le corps de la victime ; cet épisode est aussi associé à son premier cas connu de cannibalisme. En 2003, Gorin a été condamné à 9 ans et 11 mois de détention.
Mais il n’a pas purgé cette peine jusqu’au bout.
En avril 2010, Gorin a bénéficié d’une libération conditionnelle. Il lui restait encore 2 ans, 5 mois et 19 jours à purger.
Il a donc réellement passé environ 7 ans en détention.
Retenons ce chiffre.
Passons maintenant à un homme dont le nom est presque identique.
Alexeï Gorinov.
7 ans.
Et qu’a-t-il donc fait ?
A-t-il tué quelqu’un ?
Démembré quelqu’un ?
Mangé un être humain ?
Non.
Lors d’une réunion du conseil municipal, Gorinov a parlé de la guerre en Ukraine et des enfants qui y mouraient. Il a demandé à ses collègues s’il était approprié d’organiser un concours de dessin pour enfants et des programmes de danse « alors que des enfants meurent chaque jour », et a appelé à mettre fin à la guerre et à retirer les troupes russes d’Ukraine. Le 8 juillet 2022, un tribunal l’a condamné à 7 ans de colonie pour diffusion de « fausses informations sciemment mensongères » sur l’armée russe.
Autrement dit, pour résumer : il a exprimé de la compassion pour les enfants tués et a appelé à mettre fin à la guerre.
On obtient alors une première comparaison presque absurde :
Denis Gorin — environ 7 ans effectivement purgés pour son premier meurtre et le cannibalisme.
Alexeï Gorinov — 7 ans pour avoir parlé des enfants qui mouraient et avoir appelé à arrêter la guerre.
7 ans. Et 7 ans.
L’histoire de Gorinov ne s’est pas arrêtée là. Alors qu’il était déjà détenu, une nouvelle procédure pénale a été ouverte contre lui à cause de conversations avec d’autres patients dans une unité hospitalière pénitentiaire. Ces conversations étaient enregistrées ; Gorinov lui-même a parlé de provocation.
Mais revenons à Denis Gorin.
Que s’est-il passé après sa première libération anticipée ?
Il a recommencé à tuer.
En novembre 2010, Gorin a tué un homme. Selon la décision judiciaire, après le meurtre, il a découpé des tissus mous sur les membres de la victime et les a mangés, avant de tenter de dissimuler le corps dans la rivière Lioutoga.
D’autres crimes ont suivi.
En 2013, Gorin a été condamné à 20 ans et 10 mois de colonie à régime spécial et, en 2018, après l’examen d’un autre meurtre et le cumul des peines, sa peine définitive est devenue :
22 ans.
Nous avons donc devant nous un homme condamné à plusieurs reprises pour meurtre, qui tue de nouveau après une libération conditionnelle et consomme encore des parties du corps de sa victime.
Et le résultat —
22 ans.
Rappelons maintenant le cas de Dmitri Liamine.
Son histoire a commencé par une tentative d’incendier une fenêtre d’un bureau de recrutement militaire à Chouïa. Le cadre de la fenêtre a été brûlé, personne n’a été blessé. L’affaire avait d’abord été qualifiée de dégradation de biens, avant d’être requalifiée en acte terroriste. En 2023, Liamine a été condamné à 8 ans de prison.
Mais une deuxième affaire est apparue alors qu’il était déjà détenu.
Elle reposait sur des conversations avec d’autres prisonniers. Liamine affirmait que ceux-ci venaient eux-mêmes vers lui et engageaient des discussions sur des sujets particulièrement dangereux pour lui.
Ces conversations étaient enregistrées.
Et il n’est pas difficile d’imaginer comment apparaissent habituellement les enregistrements de conversations prétendument fortuites en prison. Tout cela ressemble fortement à une opération préparée à l’avance : les bonnes personnes s’approchent, lancent la bonne conversation, l’enregistrement apparaît — puis devient la base d’une nouvelle affaire pénale. Il n’est pas possible d’affirmer comme un fait établi qu’il s’agissait d’une provocation organisée à l’avance, mais la succession des événements décrite par Liamine suscite précisément ce soupçon.
Le 16 septembre 2026, le tribunal lui a infligé 17 années supplémentaires. Peine définitive :
22 ans.
Le procureur avait même requis la réclusion à perpétuité.
Il y a aussi Daniil Kliouka, professeur de dessin.
Selon lui, tout a commencé de manière presque absurde : il dessinait des moustaches, des cornes et des barbes sur les photographies de responsables publics dans des journaux. Ses collègues ont vu le journal. Une dénonciation a suivi.
Par la suite, les enquêteurs ont découvert un transfert d’argent. Kliouka affirme avoir envoyé cet argent à son frère à Louhansk ; selon lui, le FSB exigeait qu’il reconnaisse que l’argent était destiné à Azov. Le tribunal l’a condamné à 20 ans de privation de liberté.
Et toutes ces longues affaires pénales peuvent alors être résumées en quatre lignes :
Alexeï Gorinov (pour avoir exprimé de la compassion envers des enfants tués) — 7 ans.
Dmitri Liamine (pour l’incendie d’un cadre de fenêtre et des conversations avec des codétenus) — 22 ans.
Daniil Kliouka (pour des caricatures et, selon lui, un transfert destiné à son frère à Louhansk) — 20 ans.
Denis Gorin — au moins quatre meurtres, récidive et cannibalisme — environ 7 ans après sa première condamnation, puis finalement 22 ans.
Juridiquement, ce sont des affaires différentes. Mais les années de vie humaine se mesurent de la même manière.
Et l’histoire de Gorin connaît alors un nouveau tournant.
Entre sa dernière arrestation en 2012 et son apparition hors de prison en 2023, environ 11 ans se sont écoulés.
Il avait été condamné à 22 ans.
Mais il s’est retrouvé à la guerre.
Dans les faits, la chaîne devenait :
meurtres — cannibalisme — 22 ans — environ 11 ans derrière les barreaux — guerre — possibilité de liberté.
Dans le cas de Gorin, l’histoire s’est terminée lorsqu’il est reparti à la guerre et a été tué le 1er juillet 2024.
Mais s’il n’était pas mort ?
Il aurait très bien pu rentrer chez lui bien avant la fin de sa peine.
Et dans le cas de Gorin, cette question est particulièrement inquiétante.
Parce que l’expérience de sa libération anticipée avait déjà eu lieu une fois.
Il avait bénéficié d’une libération conditionnelle en avril 2010.
Quelques mois plus tard, il tuait de nouveau.
Et après ce meurtre, il découpait des parties du corps de sa victime et les mangeait.
La crainte de ce qui aurait pu se produire après un nouveau retour n’est donc pas une fiction sur quelqu’un qui pourrait théoriquement récidiver.
Il avait déjà récidivé après avoir été libéré.
Et Gorin était loin d’être le seul détenu auquel la guerre a ouvert une voie hors de la prison.
C’est ici que la politique cesse d’être quelque chose de lointain.
Elle arrive dans votre cour.
Vous pouvez n’avoir jamais entendu le nom de Liamine.
Vous pouvez ne rien savoir de Kliouka.
Vous pouvez ne pas vous intéresser à l’affaire Gorinov.
Mais il est beaucoup plus difficile d’ignorer un homme condamné pour des meurtres répétés et pour avoir mangé de la chair humaine s’il revient vivre près de chez vous bien avant la fin de sa peine.
Laisserez-vous tranquillement votre enfant sortir seul ?
Vivrez-vous tranquillement à côté d’un homme qui aurait dû rester encore de nombreuses années en prison ?
Et en même temps, la société reçoit un autre message.
Pour des paroles qui déplaisent — des années de prison.
Pour le refus de la violence ou de la corruption — des années de prison.
Un dessin, un transfert d’argent ou une conversation peuvent conduire à des décennies d’emprisonnement.
Pendant ce temps, dans certaines circonstances, un criminel violent peut obtenir une voie de sortie de prison par la guerre — et acquérir en plus une nouvelle expérience de la violence, dans un contexte où tuer devient une partie de la guerre.
La question ne concerne alors plus seulement les tribunaux.
Elle concerne les qualités que le système réprime et celles qu’il commence à utiliser.
Si les personnes qui pensent, discutent et contestent sont intimidées, emprisonnées ou chassées de la vie publique, tandis que la capacité à exercer une violence extrême devient une ressource recherchée par l’État, le capital intellectuel et humain de la société risque d’être détruit.
Une société se développe là où il est possible de penser, de débattre, de rechercher la vérité et de ne pas être d’accord avec le pouvoir. Lorsque cela vaut des années de prison tandis que la violence devient une compétence utile à l’État, il ne s’agit plus simplement d’un déséquilibre de la justice.
C’est un renversement du système même des valeurs.
Et tôt ou tard, cela n’arrive plus sous la forme d’une information dans les médias.
Cela arrive dans votre cour.
Source : Mediazona : https://zona.media/news/2023/11/23/photo
Source : Novaïa Gazeta : https://novayagazeta.ru/articles/2025/08/02/trizhdy-sudimyi-sakhalinskii-liudoed-denis-gorin-pogib-na-svo-news
Source : Mediazona : https://zona.media/article/2022/07/08/gorinov
Source : Mediazona : https://zona.media/news/2024/11/29/gorinov
Source : Soutien aux prisonniers politiques. Memorial : https://memopzk.org/news/politzaklyuchyonnogo-dmitriya-lyamina-prigovorili-k-17-godam-po-delu-o-razgovorah-v-kolonii/
Source : Mediazona : https://zona.media/news/2024/06/20/klyuka